REPORTAGE – Les soldats sont inquiets du soutien insuffisant des alliés et des objectifs irréalistes de l’état-major. L’opposition dénonce une dérive autoritaire.
Por Patrick Saint-Paul, publicado en Le Figaro, el 2 de febrero de 2024
Les drapeaux bleu et jaune de l’Ukraine, parfois frappés de l’écusson du régiment du disparu, claquent par centaines dans le vent glacial qui balaie le cimetière de Kharkiv. Les tombes à la terre fraîchement retournée sont alignées dans l’ordre chronologique, selon la date de la mort du soldat. Le mois de janvier s’achève tout juste et la ligne correspondante en compte déjà plus d’une trentaine. Depuis le 24 février 2022, date du début de l’invasion russe lancée par Vladimir Poutine en Ukraine, 30 rangées de 30 sépultures ont été ajoutées au cimetière : 900 tombes de soldats tués au combat, 37 par mois, dans la deuxième ville du pays, qui compte 1,4 million d’habitants.
Ella dépose un bouquet de chrysanthèmes à côté des fleurs gelées posées sur la tombe de son mari, Dmitro, tombé le 17 mai 2023 dans la forêt de Kreminna, dans le Donbass. En se redressant, la jeune veuve ne retient plus ses larmes, qui jaillissent dans un sanglot. « Dmitro avait 49 ans. Il s’était engagé volontairement dans l’armée dès le début de la guerre, raconte-t-elle. Il avait participé à la libération Kharkiv. La sépulture de son meilleur ami, Anton, un musicien tué en avril 2023, est à quelques mètres de la sienne. À chaque fois que je viens ici, je suis perdue. Il y a tellement de nouvelles tombes que je peine à retrouver la sienne. Tout le monde est touché par la guerre, c’est un sacrifice terrible. »
Vague de mobilisation
Ce sacrifice ultime, les Ukrainiens sont de plus en plus nombreux à ne plus vouloir le faire. La nouvelle vague de mobilisation prévue par l’état-major ukrainien, qui envisage d’enrôler dans la bataille 500.000 hommes frais en 2024, provoque une levée de boucliers. Sur les réseaux sociaux circulent les images des Ukrainiens mobilisés de force par la police dans la rue, ou qui tentent de fuir le pays pour échapper à la guerre. Ce sacrifice est au cœur des fractures profondes, qui minent l’unité nationale et alimentent une forme de ressentiment à l’égard d’alliés occidentaux au soutien jugé trop timoré ou maladroit.
Le pays tout entier est en train de devenir un cimetière. Dites-leur d’aller voir nos morgues. Vingt à trente morts y arrivent chaque jour dans chacune d’entre elles, près du front: des corps sans têtes, sans jambes, démembrésAndriy Onistrat, officier ukrainien
« Dites à vos dirigeants d’aller voir nos cimetières », s’indigne Andriy Onistrat, un officier qui a participé à la contre-offensive ratée, menée cet été. Banquier dans une autre vie, avant l’invasion russe de 2022, et célèbre présentateur d’une émission économique à la télévision, il a été affublé du surnom « Bankir ». La guerre lui a pris son fils, tué par un obus sur le front cet été à la veille de ses 22 ans. « Les cimetières ne cessent de s’étendre. Le pays tout entier est en train de devenir un cimetière. Dites-leur d’aller voir nos morgues. Vingt à trente morts y arrivent chaque jour dans chacune d’entre elles, près du front : des corps sans têtes, sans jambes, démembrés. Ce ne sont pas des accidentés de la route. Si l’Occident ne nous donne pas des armes, notre pays va mourir ».
« Bankir » s’interrompt un instant, gagné par l’émotion. Il baisse la tête en soufflant, avant de se redresser et de poursuivre : « Les gens comprennent bien que la mobilisation doit avoir lieu. Elle aurait dû avoir lieu il y a trois ans ! Mais plein de gens ne sont pas prêts à mourir pour le pays. J’ai déjà beaucoup sacrifié et je me battrai jusqu’au bout, mais je ne peux pas forcer les autres. »
«Le matériel n’est pas fiable»
Sur la ligne de Synkivka, sur le front de Koupiansk, les hommes d’une brigade d’artillerie se plaignent de l’absence de munitions adaptées pour leurs mortiers automoteurs RAK. « Les engins sont hors d’âge, déplore un officier qui se réchauffe au coin d’un feu, à l’abri d’une forêt. À chaque sortie il faut réparer. Le matériel n’est pas fiable, c’est dangereux. Et on n’a plus de pièces de rechange. On nous donne des munitions limitées à une portée de 7 km et en trop petite quantité. Avec ces obus, on est obligés de s’approcher à 3 km des Russes pour les taper et, à cette distance, ils nous infestent de drones kamikazes avant même que nous ayons envoyé le premier obus. Dites-leur, chez vous, de nous envoyer des munitions de 10 et de 12 km, et des F-16 pour nous offrir une couverture aérienne. »

Un commandant d’une unité de chars Leopard allemand, devenu célèbre en Ukraine pour avoir rejeté dix Leopard hors d’usage livrés par un allié européen, peine à dissimuler son amertume. « On nous a renvoyé dix tanks, puis dix autres, raconte-t-il. Aucun n’était en état de marche. C’est du vieux matériel, usé. Au bout de plusieurs mois de réparations, on a réussi à faire fonctionner 12 chars. Mais on manque cruellement de munitions. Nous apprécions beaucoup le soutien de nos amis occidentaux. Mais ils auraient pu réviser le matériel avant de nous le donner. Il nous faut des chars en état de fonctionner ». Embarrassée par les critiques envers les alliés, une communicante de l’armée ordonne au journaliste étranger de rayer ses notes. « Ne vous laissez pas faire, il faut dire la vérité chez vous », implore un artilleur discrètement, en aparté.

À Kiev aussi les critiques fusent. L’oligarque Serhiy Tarouta, député du parti d’opposition Osnova, déplore des livraisons de matériels souvent « stockés depuis longtemps, sans systèmes de communications, non opérationnels immédiatement sur le champ de bataille ». « Nos alliés nous donnent ce qu’ils ont et pas forcément ce dont nous avons besoin. Cela donne un avantage aux Russes, dit Tarouta. Nos alliés nous ont mis sous-pression pour que nous obtenions des résultats rapides pour la contre-offensive. Mais ils nous ont donné trop peu de matériel et trop tard. Les Russes avaient eu le temps de s’adapter à nos tactiques. Si nous avions tout eu dès 2022, nous aurions déjà gagné la guerre. Les soldats sur le terrain se plaignent que le pays n’est pas prêt pour une guerre longue et ils ont raison. »
«2024 sera très difficile»
L’ancien président pro-européen, Petro Porochenko, homme d’affaires et député du parti d’opposition Solidarité européenne, partage le constat. « Les Russes tirent au moins trois fois plus d’obus par jour que nous, affirme-t-il. Nous manquons de munitions. C’est un immense problème, même si cette guerre est en train de devenir une guerre de drones . Début janvier, Kiev a connu une attaque aérienne comme il n’y en avait pas eu depuis le début de la guerre, avec une centaine de missiles et des drones. On a eu une canonnade comme sur le front. Notre défense anti-aérienne a évité un carnage. Mais il nous faut plus de missiles Patriot pour tenir. En plus des F-16, des missiles Scalp et Storm Shadows dont nous avons cruellement besoin, il faut aussi nous donner des obus. Dans dix ans les drones auront transformé les conflits et on consommera beaucoup moins d’obus. C’est pourquoi il faut nous les donner maintenant. »
Ne soyez pas effrayés par la défaite russe. Ne faites pas confiance à Poutine. Il ne tiendra jamais parole. C’est un espion du KGB entraîné pour mentir. N’ayez pas l’illusion qu’on peut négocier avec luiPetro Porochenko, ancien président ukrainien, député et homme d’affaires
Porochenko se lève de son bureau, passe en revue sur le mur les fanions de tous les bataillons de l’armée ukrainienne qu’il finance sur le front à coups de millions d’euros. Avant d’ajouter : « Les Occidentaux ont peur d’une victoire de l’Ukraine parce qu’ils redoutent que la défaite russe entraîne la désintégration de la seconde puissance nucléaire mondiale. Ne soyez pas effrayés par la défaite russe. Ne faites pas confiance à Poutine. Il ne tiendra jamais parole. C’est un espion du KGB entraîné pour mentir. N’ayez pas l’illusion qu’on peut négocier avec lui. Si vous l’invitez sur notre dos, il sera à votre porte et il ne restera pas à l’extérieur. »

Sur le front, les soldats ukrainiens tiennent les lignes comme ils le peuvent, avec le peu de munitions dont ils disposent. La défiance à l’égard de l’état-major monte. « Partout nous sommes en position défensive. 2024 sera une année très difficile », prédit Bankir, qui décrypte l’échec de la contre-offensive sans fard. « Nos alliés nous ont mis trop de pression pour obtenir des résultats. Au final, notre état-major nous a fixé des objectifs inatteignables avec les armes que nous avions. Dans le Sud, on devait prendre Berdiansk en onze jours ! Les commandants qui ont fixé ces buts n’ont jamais été sur le terrain. Sur le front où j’étais, on nous a donné 60 obus pour reprendre 2 kilomètres, alors qu’il en fallait au moins 1500 pour un tel objectif. On a pris les 2 kilomètres quand même. Ça a été considéré comme un succès. Mais nous y avons laissé beaucoup d’hommes. »
Voyant venir rapidement l’échec de sa contre-offensive, en l’absence de couverture aérienne, il est possible que l’état-major ait décidé de garder une partie de ses munitions en vue d’une nouvelle contre-offensive en 2024. Mais sur le front, les hommes ne tiennent plus que par la force de leur volonté face aux assauts quotidiens des Russes.
«Nouvelle télévision censurée»
Le tour de vis du gouvernement sur les médias contribue à creuser le fossé entre les soldats, qui se battent sur le front, et le peuple, qui tente de mener une vie aussi normale que possible, en dépit de la guerre. De nombreuses ONG dénoncent les atteintes à la liberté d’information. Sur le front, les hommes ont surnommé « boîte à merde » le « télémarathon », le bulletin d’information unique, visé par la censure du gouvernement ukrainien et diffusé par toutes les chaînes de télévision.

« On a une nouvelle télévision censurée et qui gave le peuple de mensonges, dénonce Petro Porochenko. Le gouvernement a mis des lunettes roses devant les yeux des gens. On leur fait croire que les soldats russes sont idiots, que l’armée ukrainienne fait du bon boulot. On leur fait croire qu’à la fin de l’été on prendra le thé en Crimée. La situation réelle est très différente. Le résultat, c’est que les gens ne comprennent pas pourquoi une nouvelle mobilisation est indispensable. Ils voient des réfractaires se faire arrêter. Certains prennent peur et fuient le pays. Il faut respecter le peuple et lui dire la vérité, lui faire confiance. Les gens ne sont pas stupides. »
L’union sacrée, qui prévalait depuis le début de l’invasion au sein de la classe politique, s’effrite de plus en plus. Les critiques de l’opposition contre l’administration de Volodymyr Zelensky fusent. Le maire de Kiev, Vitali Klitschko, a dénoncé les erreurs du président Zelensky, qui n’a rien fait, selon lui, pour préparer le pays à la guerre avant 2022, ainsi que la dérive autoritaire du gouvernement, alors que les élections prévues le 31 mars ont été annulées en raison de l’invasion russe.
«Le décalage est immense»
« Il est évident qu’il est impossible de tenir un scrutin dans un pays en guerre. Seul Vladimir Poutine organise des élections dans un tel contexte, souligne Serhiy Tarouta. Mais Volodymyr Zelensky devrait faire preuve d’un peu plus de sagesse dans cette période singulière, où il est investi de pouvoirs extraordinaires. Or Zelensky a un comportement de plus en plus autoritaire. L’administration présidentielle dirige tout le pays, sans la moindre transparence. Le degré de corruption nuit au climat des affaires et à l’économie, qui pourrait fonctionner beaucoup mieux. »
Croyez-moi, l’idiot est plus dangereux pour le pays que le professionnel corrompu! Nos partenaires étrangers ne dialoguent pas assez avec le gouvernement et avec la classe politique ukrainienneSerhiy Tarouta
« Le Parlement n’est plus un lieu de discussions. Les ordres descendent directement de la présidence. L’activité internationale des élus de l’opposition a été interdite. Les services de sécurité sont tout-puissants et mènent leurs activités sans le moindre contrôle. Et surtout des gens incompétents sont nommés aux postes clés en raison de leur proximité avec le pouvoir. Et croyez-moi, l’idiot est plus dangereux pour le pays que le professionnel corrompu ! Nos partenaires étrangers ne dialoguent pas assez avec le gouvernement et avec la classe politique ukrainienne, pour comprendre nos véritables besoins. Le décalage est immense. »
Un dangereux rival
En décembre, Porochenko, un rival de Zelensky, s’est vu interdire de quitter le pays, alors qu’il prévoyait de se rendre en Hongrie pour convaincre Viktor Orban de débloquer l’aide financière européenne à l’Ukraine. « L’unité du pays est cruciale, insiste l’ancien président. Mais c’est normal pour le peuple de critiquer le président. En revanche, il faut virer celui qui, au bureau du président, dit du mal de Valeri Zaloujny. Parce que le pays ne peut pas se permettre de tels antagonismes entre le président et le chef d’état-major de l’armée. »
Le président peut bien virer Zaloujny s’il considère qu’il ne fait pas efficacement son travail. Si on veut gagner, il doit prendre le plus compétent et le mieux armé pour faire la guerre au puissant ennemi russe. Pas le plus populaire!Serhiy Tarouta
La rivalité entre le président ukrainien et son chef d’état-major, larvée depuis le début de l’invasion russe du 24 février 2022, s’étale désormais au grand jour et se cristallise autour de la nouvelle loi de mobilisation et de l’absence de résultats lors de la contre-offensive de 2023. Selon des médias anglo-saxons, le président aurait annoncé à Zaloujny son intention de le limoger… En réalité Zaloujny, véritable héros national, plus populaire que lui, fait de l’ombre à Zelensky. Depuis que l’équipe du chef d’état-major a fait réaliser des sondages pour tester une éventuelle entrée en politique du général, le président ukrainien le considère comme un dangereux rival. « Le président peut bien virer Zaloujny s’il considère qu’il ne fait pas efficacement son travail, tranche Serhiy Tarouta. Si on veut gagner, il doit prendre le plus compétent et le mieux armé pour faire la guerre au puissant ennemi russe. Pas le plus populaire ! »
Petro Porochenko juge que les alliés européens de l’Ukraine ont une responsabilité particulière vis-à-vis de son pays en raison de ses perspectives d’intégration au sein de l’Union européenne et qu’ils ne sont pas à la hauteur des enjeux. « Les Européens devraient nous donner toutes les armes dont nous avons besoin, sans aucune condition, estime-t-il. En revanche, ils doivent conditionner l’aide financière, qui tient le budget du pays sous perfusion, à des réformes structurelles. Il faut des réformes pour lutter contre la corruption, renforcer l’État de droit et rétablir la liberté de la presse. » « Deux ans suffisent pour mener à bien toutes ces réformes, abonde Tarouta. Mais il n’y a pas de volonté politique du pouvoir. C’est pourquoi, sur ce sujet, nos amis occidentaux doivent faire pression. »

Comme l’immense majorité des Ukrainiens, Petro Porochenko estime que son pays ne se bat pas uniquement pour sa survie, mais aussi pour la sécurité de cet Occident avec lequel Vladimir Poutine est entré en guerre. « Les Occidentaux craignent que l’entrée de l’Ukraine dans l’Otan déclenche une troisième guerre mondiale. Mais la troisième guerre mondiale a déjà commencé. Ne faites pas la sourde oreille ! Chaque jour, la Russie affirme qu’elle est en guerre avec l’Otan. Il faut nous montrer la lumière au bout du tunnel avec la perspective d’une adhésion à l’Alliance atlantique. C’est la seule façon d’arrêter la guerre. Et si vous ne l’arrêtez pas ici, elle viendra chez vous, en Europe. »
