Coupée en deux à l’issue de la première guerre en 1949, réunifiée en violation du droit international en 1967 et enfin proclamée capitale d’Israël, Jérusalem est le symbole tragique du conflit israélo-palestinien.
Por Mayeul Aldebert y Service Infographie, publicado en Le Figaro, el 6 de enero de 2024
«S’il n’y avait pas la guerre, cela ferait beaucoup de bruit». Alors qu’Israël poursuit son offensive à Gaza, dans une guerre meurtrière déclenchée par l’attaque sanglante du Hamas le 7 octobre dernier, la municipalité de Jérusalem a donné son accord final pour l’agrandissement d’une colonie à Jérusalem-Est. Plus de 1700 logements vont être construits, a indiqué le 6 décembre dernier l’ONG israélienne anticolonisation La Paix Maintenant, soulignant l’aspect «très problématique» de ce nouveau quartier pour la continuité d’un éventuel État palestinien.
Au cœur même du tragique conflit qui a opposé depuis 75 ans les pays arabes puis la population palestinienne à Israël, la ville de Jérusalem cristallise aujourd’hui l’insoluble problème israélo-palestinien. En 1949, à l’issue de la première guerre israélo-arabe, la ville trois fois sainte est coupée en deux. En 1967, après sa spectaculaire victoire en 6 jours contre ses ennemis jordaniens, égyptiens et syriens, Israël occupe la partie est de la ville avant de proclamer capitale de son État la ville réunifiée.
Depuis, les gouvernements israéliens successifs mènent une politique planifiée de colonisation de la partie Est, peuplée encore aujourd’hui de 360.000 Arabes musulmans. Le Figaro décrypte en cartes l’histoire récente de Jérusalem, «ville de paix» en hébreu, et ville meurtrie.
1936, «préhistoire» de la ligne verte
«Si je t’oublie, Ô Jérusalem…». Depuis son premier grand exil, au début du VIème siècle avant Jésus-Christ à Babylone, le peuple juif a pleuré l’arrachement de sa terre, comme le chante le prophète Jérémie dans le psaume 137. À partir de la fin du XIXème siècle, le désir du retour à Eretz Israël, moins de deux millénaires après l’autre grand exil de 70 et la destruction du Temple par l’Empire romain, surgit du fond des siècles.
Le sionisme, mot renvoyant lui-même à la colline de Sion qui aurait vu naître la ville, et où le roi David, à l’apogée de la puissance israélite, aurait installé sa demeure royale, fédère l’espérance d’un peuple. Dans les années 1930, alors que les vagues d’immigration ont définitivement conforté l’historique minorité juive de la ville, devenue alors majoritaire sur les musulmans et les chrétiens, les premières tensions apparaissent. Et lorsque la grande révolte arabe de 1936 éclate, «de nombreuses familles juives de la vieille ville partent s’installer à l’Ouest et inversement pour les familles arabes», explique Vincent Lemire, historien, professeur à l’université Gustave-Eiffel*. «Il y a plus globalement avant la première guerre une polarisation, à la fois spontanée, à la fois provoquée par les nombreux attentats, c’est la préhistoire de la ligne verte.»
1947, le plan de partage
Après d’âpres négociations dans la jeune instance onusienne, créée au lendemain la Seconde Guerre mondiale, un plan de partage est voté par l’Assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947. Il prévoit de créer à Jérusalem un «corpus separatum» placé sous un régime d’administration internationale.
«Au départ, le projet sioniste, aussi paradoxal que cela puisse paraître, ne fixe pas du tout Jérusalem comme objectif», explique Vincent Lemire. «Theodore Herzl, le père du sionisme, a conscience que posséder la ville ne peut correspondre à l’alpha et l’omega de l’objectif prioritaire de son projet qui est la sécurité du peuple juif.» D’ailleurs, quand le plan de partage est discuté à l’ONU, les grands dirigeants sionistes se concentrent en priorité sur la seule création d’un État juif, alors que les pays arabes s’y opposent fermement, en dehors de la question de Jérusalem.
1949, la ligne verte
Les Britanniques quittent la ville le 15 mai 1948, laissant Juifs et Arabes se battre pour sa possession. Après cette première guerre où l’armée israélienne défait la coalition de plusieurs pays arabes, la partie ouest de la ville est conquise. Israël parvient d’ailleurs à garder la colline de Sion, symbole fort pour le jeune État.

La partie orientale de ville, où se situent la Vieille ville et les lieux saints des trois grandes religions monothéistes (le mur des Lamentations, la basilique du Saint-Sépulcre et la mosquée al-Aqsa), tombe de son côté sous le contrôle du Royaume de Jordanie. La ville est donc séparée en deux par la frontière issue des accords de cessez-le-feu, qui est connue par la suite sous le nom de «ligne verte».
1950, la capitale
En janvier 1950, l’État d’Israël proclame Jérusalem Ouest comme sa capitale. «Pour l’État d’Israël, il n’y a jamais eu, il n’y aura jamais qu’une seule capitale : Jérusalem, l’éternelle. Il en était ainsi il y a trois mille ans et il en sera ainsi, croyons-nous, jusqu’à la fin des temps», proclame alors le chef du gouvernement Ben Gourion.
Si les principales institutions du jeune État y demeurent, une large majorité de la communauté internationale persiste cependant à ne reconnaître aucune souveraineté sur la ville, selon le plan de partage fixé à l’ONU. Et au fur et à mesure des années, de nombreux pays transfèrent leur ambassade en Israël à Tel Aviv.
1967, l’annexion
À l’issue de la victoire éclair de Tsahal lors de la guerre des 6 jours, Israël occupe militairement la partie est de la ville. Aujourd’hui encore, des milliers de juifs fêtent chaque année «la journée de Jérusalem», «Yom Yerushalaïm» (en hébreu), qui marque la «réunification» de la ville. Rapidement, la municipalité jordanienne est dissoute au profit de Jérusalem Ouest laissant le processus de colonisation de l’est de la ville s’enclencher. La communauté internationale condamne. C’est l’événement décisif qui prépare la loi de 1980.
En parallèle, Israël conquiert l’esplanade des Mosquées, troisième lieu saint de l’islam après La Mecque et Médine. Alors que des voix comme celle du grand rabbin Goren réclament ouvertement de pouvoir venir y prier, le gouvernement israélien décide finalement de restituer l’esplanade aux musulmans et d’en retirer le drapeau israélien tout en permettant aux non-musulmans de pouvoir s’y rendre à des heures précises, sans y prier. En parallèle, un quartier maghrébin est détruit près du mur des lamentations pour agrandir le lieu de prière juif.
1980, la capitale «une et indivisible»
Après l’arrivée de la droite au pouvoir en 1977 avec le leader du Likoud Menahem Begin, une loi à valeur constitutionnelle est votée à la Knesset proclamant Jérusalem comme la capitale «une et indivisible» de l’État d’Israël. L’ONU condamne à nouveau et enjoint les dernières ambassades restées à l’ouest de ville de rejoindre Tel Aviv. «C’est une bascule à tout point de vue, et d’abord car c’est une modification du consensus sioniste : la priorité qui était celle de la sécurité du peuple juif est désormais liée à un programme messianique et religieux», explique Vincent Lemire.
Depuis, la colonisation à Jérusalem-Est
La décision de 1980 accélère les implantations à l’est de la ville malgré l’espoir côté palestinien, après les accords d’Oslo en 1993, de faire de Jérusalem-Est un jour la capitale d’un futur État palestinien. Le processus est alors savamment planifié. «La colonisation ne se fait pas en tache d’huile : ce sont des blocs, reliés par des routes, qui ont pour objectif d’isoler les quartiers musulmans les uns des autres ainsi que Jérusalem-Est du reste de la Cisjordanie», explique Vincent Lemire.

Concernant le dernier projet en date, «le gouvernement hésite depuis 10 ans à le déclencher», explique le spécialiste. «C’est une décision d’opportunité et le symptôme d’une fuite en avant du gouvernement dont l’agenda principal reste la colonisation voire l’annexion de la Cisjordanie», estime-t-il. «Il y a une double stratégie de minorer la population de Jérusalem Est en n’accordant pas la citoyenneté et en renouvelant de manière très stricte la carte de résident, et d’étouffer économiquement pour amener les populations à partir», analyse encore l’historien.

Chercheur au sein de l’ONG israélienne anticolonisation Ir Amim, Aviv Tatarsky, constate aussi que «les démolitions de logements ont explosé et que les permis de construire sont accordés au compte-goutte». Résultat, «il y a trois fois plus d’habitants par logement à l’Est qu’à l’Ouest», abonde Vincent Lemire. Malgré tout, la population musulmane de Jérusalem est passée de 25% de Palestiniens en 1967 à environ 40% aujourd’hui. «Mais la tendance est en train de s’inverser car il y a une forte poussée démographique avec l’orthodoxisation de la population à l’Ouest et à l’inverse, une saturation du tissu urbain à l’Est», affirme le spécialiste.
2017, la décision historique de Trump
Cette tendance démographique, liée à une planification de la colonisation qui ne conforte pas le projet à terme de l’établissement d’un État palestinien, a été encouragée par une décision historique de Donald Trump en 2017. Alors qu’un an avant, juste avant le début de sa présidence, les États-Unis s’étaient abstenu au Conseil de Sécurité de l’ONU qui avait alors adopté une résolution historique exigeant d’Israël la fin de la colonisation, le nouveau président américain décide de transférer l’ambassade américaine à Jérusalem, déclenchant une vague de réprobation mondiale. Aux yeux des Palestiniens, cet événement signe la fin officielle des négociations ouvertes à Oslo.
Vers un nouveau Temple ?
Outre Jérusalem-Est, la vieille ville est aujourd’hui traversée de nombreuses tensions. Des logements sont acquis par des colons juifs, notamment dans le quartier arménien. Le quartier chrétien quant à lui, est le théâtre d’agressions de plus en plus nombreuses commises par des Juifs radicaux. Mais ce qui est au cœur du conflit depuis son commencement, et de plus en plus explosif, c’est l’obsession d’une partie des extrémistes religieux à la construction d’un troisième Temple sur l’esplanade des Mosquées après les destructions historiques par les Babyloniens et l’Empire romain.

«Les extrémistes qui évoquaient la construction d’un nouveau Temple étaient totalement marginaux il y a encore quelques années, mais ils bénéficient aujourd’hui de l’alliance inédite entre la droite religieuse israélienne et certains courants ultraorthodoxes», explique Vincent Lemire. En témoigne notamment le feuilleton très sérieux de la vache rousse. Pour reconstruire le Temple, il faut, selon la Torah, purifier le lieu avec les cendres de vaches parfaitement rousses. Comme l’a rapporté Franceinfo , cinq génisses ont ainsi été envoyées en septembre 2022 en Israël depuis le Texas, reçues à l’aéroport de Tel Aviv lors d’une fête organisée par près de 300 Juifs messianiques.
S’ajoutent aussi les Juifs de plus en plus nombreux à venir prier subrepticement sur l’esplanade, escortés par la police israélienne qui les protège et les empêche de prier trop ostensiblement. Ils auraient été 50.000 en 2022. Très attentif à cette dimension religieuse, le Hamas s’est positionné plusieurs fois contre ces prières et avait mis en garde par exemple en avril contre toute tentative de «désacraliser la mosquée Al-Aqsa», ce qui «alimenterait une situation déjà explosive pour laquelle le gouvernement israélien porte l’entière responsabilité». Avant même l’opération «déluge d’Al-Aqsa» déclenchée le 7 octobre, le Hamas avait tiré des roquettes au printemps 2021, à la suite de violences sur l’esplanade, déclenchant une guerre de 11 jours.
Vincent Lemire est l’auteur entre autres d’Au pied du mur. Vie et mort du quartier maghrébin de Jérusalem (1187-1967) (Seuil, 2022) et de la bande dessinée Histoire de Jérusalem, avec Christophe Gaultier (Les Arènes, 2022).
