Depuis l’attaque barbare du Hamas sur le sol israélien et la réplique de Tsahal, la guerre en Ukraine se trouve reléguée au second plan. En réalité, ce phénomène s’observe depuis plusieurs mois.
Por Hugues Maillot, publicado en Le Figaro, el 5 de noviembre de 2023
Il fut un temps, pas si lointain, où la guerre en Ukraine faisait encore régulièrement la Une des journaux, où les plateaux de télévision consacraient une large part de leur grille à l’analyse du conflit. Il y a quelques semaines encore, les drapeaux ukrainiens flottaient sur les frontons de nombreux bâtiments publics et les dirigeants internationaux se pressaient à Kiev. Puis, le 7 octobre, les terroristes du Hamas ont massacré des centaines d’Israéliens sur leur propre sol et l’État hébreu a répliqué en attaquant Gaza. Depuis, la focale s’est déplacée de l’Europe de l’Est au Proche-Orient. La guerre entre Israël et le Hamas a pris la place, dans les médias et dans l’esprit des populations occidentales, de la guerre en Ukraine.
Volodymyr Zelensky lui-même l’avoue, dans un long article que lui consacre le Time : «Bien sûr, nous sommes les perdants des événements au Moyen-Orient». Il l’a répété samedi à Ursula von der Leyen en visite à Kiev : «Il est évident que la guerre au Proche-Orient détourne l’attention ». Dès les premiers jours de l’invasion russe, la priorité absolue du président ukrainien avait été de maintenir l’attention sur son pays, pour lui garantir un soutien moral et militaire. Cette attention s’est considérablement amoindrie le 7 octobre. En réalité, elle diminue déjà progressivement depuis plusieurs semaines. Pour des raisons logiques, mais avec des conséquences encore incertaines.
Routine et lassitude
La guerre ne s’est pas arrêtée pour autant. L’armée ukrainienne poursuit laborieusement sa contre-offensive avant l’arrivée de l’hiver, la Russie contre-attaque à Avdiivka et les civils meurent toujours avec une macabre régularité sous les bombardements de Moscou. La presse mondiale n’a pas non plus stoppé sa couverture du conflit. De nombreux reporters continuent, au péril de leur vie, à informer des événements. Mais «on constate une vraie difficulté à penser l’évolution de cette guerre», souligne Anna Colin-Lebedev, maître de conférences en science politique à l’université de Paris Nanterre et spécialiste des sociétés postsoviétiques.
Le plus effrayant, c’est qu’une partie du monde s’est habituée à la guerre en Ukraine.Volodymyr Zelensky au Time
«On ne pense plus en termes d’enjeux mais en termes de ’jeu’, de ’match’», regrette la chercheuse, qui ne jette pas ici la pierre aux journalistes, mais plutôt aux «politiques, militaires, chercheurs et intellectuels» qui «nourrissent» habituellement la presse. Ces derniers temps, la couverture de la guerre en Ukraine se limite, il est vrai, essentiellement aux opérations armées, à leurs succès et leurs échecs. Or, ces derniers mois ont été pauvres en «coups d’éclat» capables de susciter l’intérêt. La contre-offensive ukrainienne lancée au début du mois de juin n’a pas connu la même réussite que les grandes victoires de Kharkiv et Kherson, à l’automne 2022. De l’aveu même du commandant en chef des troupes de Kiev, Valeri Zaloujny, le conflit se trouve dans «une impasse».
Cette situation «de monotonie, de répétitions, d’absences de scoop», comme la décrit Anne Colin-Lebedev, a des conséquences sur la population occidentale. Si les chancelleries s’échinent toujours en coulisses à trouver une issue à cette guerre, les populations semblent, elles, presque lassées par un conflit qui s’étend depuis bientôt deux ans. Une forme de routine s’est installée, qui diminue fatalement l’intérêt porté à cette guerre. Volodymyr Zelensky a parfaitement résumé la situation auprès du Time : «Le plus effrayant, c’est qu’une partie du monde s’est habituée à la guerre en Ukraine».
Les effets de peur et d’espoir ont disparu
Pendant la première année du conflit, l’intérêt de la population a été motivé par deux sentiments successifs. Il y a d’abord eu «l’effet de stupeur, avec l’agression d’une puissance nucléaire sur un état souverain et l’ambition de le détruire, ce qu’on n’avait pas connu depuis longtemps», explique Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux. Puis «un moment d’engouement, avec l’espoir d’une victoire rapide», quand l’Ukraine a triomphé à Kharkiv et Kherson. Mais la peur, puis l’espoir, se sont éteint peu à peu. «La guerre paraît désormais sans réel coût pour nos sociétés, ce qui est une grave erreur de perception», note Anna Colin-Lebedev.
Et «paradoxalement, la capacité de l’Ukraine à résister», qui avait suscité tant d’espoirs, «a engendré une indifférence», ajoute la chercheuse. «La population occidentale a commencé à penser : ’Ils ont démontré leur capacité à résister, donc ça ne nous concerne plus’». La situation «de blocage tactique» actuelle, qui laisse l’impression qu’aucun des deux camps «ne peut triompher», a encore alourdi cette sensation de lassitude, complète Stéphane Audrand.
Avec ce sentiment, ont émergé les premières critiques. Sur la dimension militaire bien sûr, mais aussi sur l’aspect politique. «La question de l’élection présidentielle (prévue pour mars 2024, NDLR) est posée de façon presque accusatrice, la corruption est de plus en plus pointée du doigt…», énumère Anna Colin-Lebedev. «Ces critiques peuvent servir de prétexte à un abandon progressif», estime-t-elle. D’autre part, cette lassitude générale des populations occidentales est perçue avec une certaine «amertume» par les Ukrainiens. «Tout en ayant conscience de ce que leurs capacités militaires doivent au soutien occidental, ils ont le sentiment d’être aujourd’hui sacrifiés», souligne la chercheuse. Qu’on ne leur donne pas la capacité de gagner, mais simplement de résister.
Les gouvernements influencés par le désintérêt populaire ?
L’Ukraine ressent le danger d’une telle situation. Car ce désintérêt populaire peut potentiellement influencer les gouvernements alliés de l’Ukraine et jouer sur leur soutien. Depuis plusieurs jours, la communication ukrainienne insiste donc de toutes ses forces sur les difficultés de l’année à venir, pour «remotiver» ses partenaires. En Europe, cette lassitude ne se reflète pas, pour l’heure, au sommet des États. Car «la majorité des populations est encore favorable à un soutien à l’Ukraine», souligne Stéphane Audrand. Du moins «tant qu’il n’y a pas de conséquences économiques pour les pays concernés».
Aux États-Unis en revanche, la proximité de l’élection présidentielle donne au soutien à l’Ukraine un enjeu résolument politique. D’autant que la population américaine se trouve de plus en plus partagée sur le sujet. D’après une enquête d’opinions menée par Reuters, 65% des Américains souhaitaient en juin que le Congrès valide la livraison de davantage d’armes à Kiev. Cette proportion est descendue à 41% au début du mois d’octobre.
Et ce clivage populaire se reflète politiquement. Quand Volodymyr Zelensky s’était rendu à Washington en décembre 2022, il avait été accueilli en héros et ovationné au Congrès. Lors de sa dernière visite en septembre, le président ukrainien n’a même pas été autorisé à s’exprimer devant les députés autrement qu’à huis clos. Quelques jours plus tard, le Congrès adoptait un projet de loi visant à éviter temporairement le «shutdown», qui ne prévoyait aucune nouvelle aide à l’Ukraine.
Les livraisons d’armes américaines en sursis ?
Avec le conflit entre Israël et le Hamas, la situation s’est encore tendue. Les États-Unis doivent désormais aider leur allié hébreu sans délaisser l’Ukraine, malgré les dissensions internes. C’est dans cette perspective que Joe Biden a proposé au Congrès de voter une aide globale pour ces deux pays, signe que l’aide seule à l’Ukraine n’a plus beaucoup de poids à Washington. Le nouveau «speaker» de la Chambre des représentants, un fidèle trumpiste, a proposé de dissocier les deux, démontrant ainsi son souhait de donner la priorité à Israël.
Sont-ce là les signes avant-coureurs d’un ralentissement de l’aide américaine à l’Ukraine à moyen terme ? Ou même d’un blocage complet à long terme ? Peut-on imaginer les États-Unis stopper leurs livraisons d’armes par lassitude ? «Jusqu’à aujourd’hui, dans cette guerre, ce n’est pas l’Ukraine qui s’est chargée de raviver les livraisons d’armes mais bien la Russie, objecte Anna Colin-Lebedev. Ces derniers temps, la Russie fait la guerre d’une façon qui nous effraie moins. Mais nous ne sommes pas à l’abri d’un nouveau ’coup d’éclat’». Qui ne manquera pas de remémorer aux pays occidentaux la nécessité de lutter contre Moscou.
