ANALYSE – Après avoir perdu les pays sahéliens, la France est également en mauvaise posture au Maghreb
Par Thierry Oberlé, publicado en Le Figaro, el 13 de septiembre de 2023
Une amitié s’entretient. Et, comme en amour, se posent en cas de crise les questions du partage des torts et de la défense de ses propres intérêts. Il en va ainsi en géopolitique également, lorsque des liens intimes et anciens sont mis à mal. Le puissant tremblement de terre dans le sud du Maroc a mis en lumière les failles des liens entre Rabat et Paris. Les cassures dépassent le cadre des mauvaises relations personnelles entre le roi Mohammed VI et le président Emmanuel Macron. Elles n’expliquent pas tout. Longtemps tenues sous le boisseau, elles témoignent d’une évolution profonde, à la fois ambiguë et sourde, où l’histoire pèse de tout son poids.
Tout est parti de l’indispensable aide internationale aux sinistrés. La France s’est portée candidate comme une bonne partie de la communauté internationale. Le souverain chérifien, qui «décide de tout», à en croire l’écrivain Tahar Ben Jelloun, et l’administration royale qui tient les rênes du pays ont décidé de la filtrer. Il s’agissait selon ce membre éminent de l’Académie Goncourt, symbole de la proximité entre les deux rives de la Méditerranée, d’éviter une pagaille humanitaire de «type Haïti» et de préserver la «fierté» marocaine.
Ali Amar, le directeur du site d’information Le Desk et ancien cofondateur de l’hebdomadaire Le Journal du temps du «printemps marocain», lors de la montée sur le trône de Mohammed VI, ne dit pas autre chose. «La réitération par un pays comme la France à proposer son aide de manière pressante alors que les relations sont glaciales… a été ressentie comme une tentative d’imposer une assistance de fait, sans conditions préalables», écrit-il.
Désamorcer les polémiques médiatiques
Il reste que les quatre nations sélectionnées par le Palais sont le voisin espagnol, la Grande-Bretagne, les Émirats arabes unis (EAU) et l’Arabie saoudite. Les élus ont en commun d’être des monarchies et d’adhérer au principe de la marocanité du Sahara occidental, un territoire considéré comme une «province du Sud» par Rabat et revendiqué, avec le soutien d’Alger, par les Sahraouis du Front Polisario depuis cinquante ans.
Le choix n’est pas anodin. Il est l’expression d’une volonté à la fois de redistribuer les cartes et de faire passer un message. Rabat demande un appui inconditionnel dans son différend avec l’Algérie. Une position jamais défendue par la France aux Nations unies.
Emmanuel Macron a tenté de désamorcer les polémiques médiatiques qui «n’ont pas lieu d’être» mais il a peu de chances d’être entendu. Il s’est adressé directement au «peuple marocain» dans une vidéo diffusée par les services de l’Élysée et sous-titrée en arabe. Une initiative critiquée par les élites marocaines francophones et ignorée par la population et en premier lieu par les intéressées, les victimes du tremblement de terre des villes et des douars montagneux dévastés par le séisme alors qu’un élan de solidarité mobilise leurs compatriotes.
Le Maroc est classé au 144e rang mondial sur 180, derrière l’Algérie et la Tunisie, en matière de liberté de la presse
Cornaqué par Jacques Chirac, Mohammed VI s’est, peu à peu, émancipé de son parrain puis de ses successeurs. Après avoir été gouverné d’une main de fer par Hassan II, le pays s’est ouvert au début de son règne à des libertés nouvelles avant de revenir sous l’effet conjugué des soulèvements arabes et de la menace djihadiste à un tropisme autocratique de retour dans l’ensemble du Maghreb. Ses médias qui suivent avec passion l’actualité hexagonale et dont ils dénoncent les excès et les approximations dans la couverture de la catastrophe – des défauts qu’ils attribuent par un effet miroir à une mainmise de l’Élysée sur l’information – n’échappent pas au phénomène.
Le Maroc est classé au 144e rang mondial sur 180, derrière l’Algérie et la Tunisie, en matière de liberté de la presse par Reporters sans frontières (RSF). «Les journalistes indépendants au Maroc subissent une pression continue, et le pouvoir tente de mettre ce secteur aux ordres», estime l’organisation internationale non gouvernementale dans son dernier rapport. Un point de vue partagé par le Département d’État américain et le Parlement européen.
Les réactions épidermiques marocaines ne devraient cependant pas masquer une réalité: celle de la défiance des leaders d’opinion face à la France et le recul de son influence alors que la diaspora marocaine présente sur le territoire national est la plus importante, après celle de l’Algérie. Après avoir perdu les pays sahéliens, la France est également en mauvaise posture au Maghreb.
