Leur construction avait été révélée en janvier dernier dans un chantier naval du sud de la Chine. Elles font penser au port Mulberry, artificiel, utilisé par les Alliés pendant le débarquement de Normandie.
Por Alexis Feertchak, publicado el 14 de marzo de 2025 en Le Figaro
Dans la grisaille d’une plage de la mer de Chine méridionale, elles s’étirent au-dessus de l’eau jusqu’à la terre ferme de Zhanjiang dans la province de Guangdong à un millier de kilomètres de l’île-forteresse de Taïwan. Tout juste sorties du chantier naval de Guangzhou Shipyard International (GSI) sur l’île de Longxue, les trois imposantes barges de débarquement, reliées les unes aux autres, forment un long port naturel qui en rappelle un autre, bien plus ancien, celui de Mulberry, qui permit aux Alliés à Arromanches de constituer un pont logistique avec le Royaume-Uni lors du débarquement de Normandie. Cette fois, c’est vers l’ancienne Formose que se tournent les regards inquiets, car la finalité de ces bâtiments amphibie ne fait guère de doute. Ils seraient des actifs essentiels dans l’hypothèse d’une invasion chinoise de l’île revendiquée par Pékin, où se réfugièrent, jadis, les troupes du général de Tchang Kaï-chek qui y établit la République de Chine, concurrente de la République populaire. Xi Jinping ne s’en cache pas : la «réunification» aura lieu, par la force si nécessaire.
C’est la première fois que ces barges de débarquement sont testées lors d’exercices : des vidéos de ces essais inondent les réseaux sociaux chinois WeChat et Weibo depuis une semaine. Damien Symon, chercheur en géo-renseignement, a déclaré à Radio Free Asia qu’il pouvait confirmer que les exercices avaient eu lieu entre le 4 et le 11 mars. Une information qui coïncide avec celle de Tom Shugart, ancien sous-marinier américain et chercheur au Center for a New American Security (CNAS), qui a remarqué que trois des barges observées dans le chantier naval GSI ces derniers mois n’apparaissaient plus sur les images satellites le 9 mars. C’est en janvier 2025 que ces bâtiments ont été repérés pour la première fois : jusqu’à 5, de différents types, étaient observables à divers stades de construction. «Ces berges mesurent jusqu’à 180 mètres», expliquait alors l’analyste naval H.I. Sutton dans Naval News. Des dimensions trop imposantes pour imaginer qu’elles aient une vocation uniquement civile, précisait-il. Depuis, Tom Shugart estime même qu’il pourrait y en avoir jusqu’à 7 en construction.

850 mètres de long
Une fois dépliées (puisqu’une grue leur permet de déployer un pont au-dessus de l’eau) et combinées les unes aux autres comme lors des exercices découverts cette semaine, «les trois barges forment ensemble un pont de 850 mètres de long, d’après mes calculs», ajoute sur X Tom Shugart, l’un des meilleurs connaisseurs des développements de la marine chinoise. Elles disposent également de piliers rétractables, qui leur permettent de se poser sur les fonds marins pour accroître la stabilité de l’ensemble, même par gros temps. Et leur longueur totale permet d’avoir «accès à des eaux plus profondes», ajoute le vétéran de l’US Navy. Autrement dit : sans trop s’approcher des côtes, des ferrys rouliers (ou «Ro-Ro» en anglais) pourraient s’accoster à ces ports artificiels et y décharger leurs cargaisons : blindés et camions peuvent ainsi emprunter la chaussée suspendue et atteindre la terre ferme. La Chine, qui produit en tonnage près de la moitié de la construction navale mondiale, développe activement sa flotte de guerre, mais aussi une marine «duale» qui peut servir à des fins commerciales ou militaires. En particulier, les «RoRo» qui lui servent pour l’exportation de ses voitures électriques, joueraient un rôle clé dans l’éventualité d’une invasion de Taïwan.
«Avec ces barges de débarquement, la Chine arrive à la fin de son effort capacitaire et franchit la troisième et dernière marche pour disposer de toutes les briques nécessaires à une invasion de Taïwan», explique au Figaro l’analyse militaire Stéphane Audrand, officier de réserve dans la Marine nationale, qui remarque que «Pékin s’est attaqué de manière méthodique à ce chantier depuis 1995». Cette année-là, éclate la troisième crise du détroit de Taïwan, mais les États-Unis déploient début 1996 deux groupes aéronavals, mettant un terme immédiat à l’escalade entre Pékin et Taipei.
«La première étape consistait justement à acquérir la maîtrise de l’espace aéromaritime : il fallait pouvoir écraser toute forme d’opposition dans les airs, en surface ou sous la mer», ajoute le capitaine de frégate. Aujourd’hui, «c’est fait» : la Chine a construit en trente ans une marine de guerre qui est devant l’US Navy en nombre de navires. Bientôt trois porte-aéronefs, 50 destroyers, presque autant de frégates, plus de 70 corvettes, plus de 50 sous-marins ont été construits à un rythme sans précédent. La Chine a aussi investi massivement le champ des missiles balistiques et des missiles de croisière, sans compter les progrès continus de son aviation.
«La deuxième étape était de constituer une force d’assaut pour établir une tête de pont sur l’île. Pour cela, il faut des navires amphibies, des “marines” et des troupes aéroportées», continue Stéphane Audrand. Là encore, les progrès de Pékin sont considérables : la Chine dispose d’une cinquantaine de navires amphibies, dont trois (et bientôt quatre) porte-hélicoptères de Type 075, et un porte-avions d’assaut léger d’un genre inédit, le Type 076, a été mis à l’eau cette année.
Démultiplier les points de débarquement
Vient enfin la troisième étape, qui est celle justement où interviennent ces imposantes barges capables de former des ponts artificiels. «Après la première vague d’assaut, il faut engager le corps de bataille lui-même pour progresser dans la profondeur. Ce sont des volumes de force beaucoup plus importants et il faut en assurer la logistique dans la durée, décrypte l’analyste français. Traditionnellement, comme en Normandie, on utilisait des espèces de gros caissons, mais ces nouveaux navires disposent de leur propre jetée. Ils permettent donc de démultiplier le volume de la deuxième vague et surtout le nombre d’endroits où elle peut être déployée». Et c’est un point crucial car la côte de Taïwan, à la fois escarpée côté terre et avec des bas-fonds et des fonds rocheux côté mer, n’est pas propice à un débarquement.

La construction de ces barges et leur déploiement en exercice sont-ils pour autant un signe d’une prochaine invasion de l’île ? «Non», assure Stéphane Audrand, qui doute que les Chinois veuillent privilégier une solution militaire. «Ce serait la plus grande et la plus lointaine opération amphibie de l’histoire. Ils feront tout pour arriver à leur fin politiquement. Mais pour cela, il leur faut démontrer qu’ils peuvent opter pour une invasion et qu’ils sont crédibles militairement». Or, pour Pékin, un dernier obstacle, et non des moindres, demeure : la garantie de sécurité formelle des États-Unis. Il faut aux Chinois éviter à tout prix l’envoi de renforts américains depuis l’est de Taïwan, et pour cela dissuader l’US Navy. Il lui faut donc «avancer suffisamment le premier jour, probablement depuis l’Ouest, qui est la côte la plus favorable à un débarquement, tout en menant une opération d’interdiction à l’Est. Le cauchemar pour la Chine serait que Taïwan devienne un Donbass asiatique», souligne l’officier de réserve, faisant référence à la région de l’est de l’Ukraine, où se déroulent les plus gros des combats depuis 2022.
Or, l’US Navy conserve de «gros avantages» sur la marine chinoise, en matière de sous-marins nucléaires d’attaque notamment. Contrôler le détroit de Taïwan est une chose, interdire au-delà l’accès à la marine américaine en est une autre. «Un seul Virginia pourrait représenter un grand danger pour la flotte chinoise, malgré sa masse», conclut le capitaine de frégate. Avec ses nouvelles barges de débarquement, la crédibilité de Pékin vis-à-vis de Taïwan et de Washington a donc grimpé d’une marche, mais elle n’est pas encore totale.
