Publicado en L’Obs, el 4 de diciembre de 2024
Entre combativité et déni, Michel Barnier a voulu s’adresser aux électeurs RN. Comme s’il prenait subitement conscience que durant ses trois derniers mois, il avait été à la merci de Marine Le Pen.
Est-ce une forme de déni, un vrai courage, ou l’ultime sursaut d’orgueil d’un Premier ministre blessé qui, à 73 ans, au soir de sa vie politique, se refuse à admettre l’échec ? Il y avait un peu de tout cela dans l’étrange interview télévisée à laquelle s’est prêté Michel Barnier. Etrange, car voilà un homme qui se sait condamné, mais qui pourtant jusqu’à la dernière heure semble vouloir encore croire à sa survie à la tête du gouvernement, contre toute vraisemblance. Certains trouveront cela absurde, d’autres y verront du panache, à moins qu’il ne s’agisse d’un aveuglement coupable.
Si proche du précipice – on voit mal comment, ni pourquoi les députés du RN et du NFP ne voteraient pas la censure – Michel Barnier aura donc choisi d’enjamber les partis pour s’adresser directement aux Français, tout particulièrement aux électeurs du Rassemblement national. Comme s’il voulait faire payer à Marine Le Pen la vraie fausse négociation dans laquelle elle l’a entraîné, et pour partie ridiculisé, Michel Barnier insiste lourdement sur cette motion de censure « rédigée par l’extrême gauche » que s’apprêtent pourtant à voter les parlementaires RN. Un texte, dit Barnier, dans lequel Jean-Luc Mélenchon stigmatise les « viles obsessions » du Rassemblement national mais que les députés lepénistes – toute honte bue – vont soutenir. « Est-ce qu’en découvrant cette motion de censure, les 11 millions d’électeurs et d’électrices de Marine le Pen se sentiront respectés par le vote de leurs députés ? » s’interroge le Premier ministre.
Furieux de s’être fait balader par la présidente du RN, ulcéré de lui avoir concédé plusieurs mesures budgétaires, puis de s’en être vu si mal remercié, Michel Barnier, qui restera comme le premier chef du gouvernement de la Cinquième République à avoir ouvertement négocié avec le Rassemblement national semble désormais vouloir entraîner Marine Le Pen dans sa chute. Mais pourquoi donc n’a-t-il jamais tenté de s’ouvrir plus à gauche, à tenter un rapprochement – certes complexe- avec certains socialistes ? A l’entendre, on comprenait que cela n’avait jamais été dans ses intentions.
Dans son désir de faire payer le Rassemblement national pour l’affront que le parti lepéniste s’apprête à lui infliger, faut-il voir un ultime sursaut républicain ? C’est un peu comme si hier soir Michel Barnier prenait subitement conscience que durant ses trois derniers mois il n’avait été en réalité qu’un otage en sursis aux mains du RN. Comme s’il se rendait compte, mais trop tard, que l’on ne déjeune pas avec le « diable », même avec une très longue cuillère.
