De sa cellule où il purge une peine de huit ans et demi de prison, l’opposant russe Ilia Iachine a accepté de répondre à nos questions. Un mois après le décès d’Alexeï Navalny et alors que les Russes votent pour un simulacre d’élection présidentielle, il décrit ses conditions de détention, les craintes pour sa vie et les espoirs qu’il nourrit, toujours, pour son pays.
Por Céline Lussato, publicado el 16 de marzo de 2024 en L’Obs
Un mois exactement après la mort en prison de l’opposant le plus virulent à Vladimir Poutine, Alexeï Navalny, le 16 février, les Russes sont appelés aux urnes du vendredi 15 au dimanche 17 mars pour un plébiscite programmé du président sortant, simulacre d’élection présidentielle. Derrière les barreaux, ils sont plus d’un millier de prisonniers politiques, comme Navalny, à subir des conditions de détention assimilables pour certains à de la torture. Pourtant, malgré la dureté de leurs conditions de vie et la peur de les voir encore détériorées par leurs prises de parole, leur engagement pour la démocratie, le respect des droits de l’homme et contre la guerre en Ukraine reste exemplaire. Nous avons demandé à deux d’entre eux, Ilia Iachine et Alexandra Skotchilenko, de nous parler de leur vie en prison, de leurs espoirs, de ce qui, malgré la terrible épée de Damoclès suspendue au-dessus de leur tête, les maintient en vie.
Cela fait un peu plus de vingt ans qu’Ilia Iachine, 40 ans, s’est lancé en politique au sein du mouvement de jeunesse du parti libéral Iabloko, avant de rejoindre Solidarnost, le mouvement du célèbre opposant Boris Nemtsov assassiné en 2015 près du Kremlin. Lorsque Moscou lance son offensive à grande échelle contre l’Ukraine le 24 février 2022, Ilia Iachine décide de poursuivre le combat en Russie, malgré la répression grandissante et alors que de plus en plus d’opposants quittent le pays. Mais, en décembre 2022, il est finalement condamné à huit ans et demi de prison pour diffusion de « fausses informations » sur l’armée, la peine la plus lourde jamais prononcée pour ce délit fabriqué pour museler les opposants à la guerre. L’opposant avait osé évoquer les crimes de l’armée russe commis à Boutcha, dans la banlieue de Kiev. C’est depuis sa cellule qu’il a accepté de répondre à nos questions.
Quelles sont aujourd’hui vos conditions de vie en prison ?
Ilia Iachine Depuis l’automne dernier, je suis détenu près de Smolensk, à environ 350 kilomètres de Moscou. Il s’agit d’un vieux camp délabré situé à côté d’une mine de charbon. Plus de 500 prisonniers y purgent leur peine.
Je vis dans un baraquement qui se compose de plusieurs pièces compactes : un dortoir avec des lits superposés, une salle à manger, des toilettes et un petit hall où on fait parfois la leçon aux condamnés. Le matin, après le lever, le dortoir est fermé à clé, car il est interdit de s’allonger pendant la journée. Trois fois par jour, de la nourriture est apportée par des véhicules militaires : en règle générale, il s’agit de porridge pour le petit-déjeuner et de poissons en conserve avec des pommes de terre ou du chou pour le déjeuner et le dîner. Vous pouvez également commander de la nourriture à vos frais au magasin de la prison, mais le montant mensuel est strictement limité et ne suffit que pour du lait, quelques kilos de légumes et quelques produits sucrés pour le thé. Dans le même magasin, j’ai réussi à acheter un filtre à eau, ce qui a été une grande chance. L’eau est vraiment de mauvaise qualité et, même bouillie, elle peut provoquer des troubles digestifs.
Il est possible de se promener, mais uniquement dans la cour, qui est un puits de béton avec des barres au-dessus de la tête. Dix pas d’un mur à l’autre. Dix pas en arrière, encore et encore. On peut marcher une heure et demie par jour, et dans ce laps de temps, on parvient à parcourir plusieurs kilomètres. Mais on ne peut pas parler de véritable marche, car on ne voit même pas le ciel.
A 6 heures du matin retentit un « Réveillez-vous ! ». Ensuite, les activités pénitentiaires s’enchaînent tout au long de la journée : contrôle des détenus, inspection de leurs effets personnels, entretiens préventifs avec le personnel administratif… Entre ces activités et jusqu’à 22 heures, les détenus sont livrés à eux-mêmes. En règle générale, ils jouent au backgammon, boivent du thé et écoutent la radio. Je passe le plus clair de mon temps à lire des livres et à écrire. J’écris des textes, je prépare des discours à lire devant les tribunaux et je réponds aux nombreuses lettres de sympathisants qui sont apportées à ma cellule chaque semaine par paquets de 150 à 200.
Vos conditions de détention sont-elles plus pénibles en raison de vos positions politiques ?
Presque tous les prisonniers politiques en Russie (et ils sont déjà plus d’un millier) subissent des conditions de détention plus lourdes que les autres prisonniers, en particulier l’épreuve de la cellule de punition et une pression psychologique très forte. Aucune exception n’a été faite pour moi.
Après mon arrivée au camp, l’administration locale m’a obligé à travailler. J’avais le choix entre construire une nouvelle caserne ou travailler dans l’atelier de couture où sont fabriqués les uniformes destinés aux hommes envoyés sur le front en Ukraine. J’ai évidemment refusé les deux propositions, en disant explicitement au directeur du camp qu’elles étaient contraires à mes convictions. Un prisonnier politique ne peut pas contribuer à la construction du goulag de Poutine. Et je ne participerai certainement pas, même indirectement, à l’agression contre l’Ukraine. Comment puis-je accepter de coudre des uniformes pour des soldats, alors que je suis en prison pour m’être opposé à cette guerre ?
Mon refus n’a pas surpris l’administration, qui s’en est servie pour m’octroyer le statut de récidiviste et me transférer dans le bâtiment réservé aux détentions strictes. Il n’y a que six prisonniers ici avec moi, condamnés pour des crimes violents comme le vol, le racket et les coups. Si un prisonnier ordinaire peut compter sur quelques récompenses et privilèges, dans cette unité tout est strict et sévère.

Craignez-vous que les choses empirent ?
Malgré ces conditions de détention difficiles, je me rends compte que les choses pourraient en effet être bien pires. Je peux citer l’exemple d’Alexeï Navalny, qui a été littéralement torturé par la faim et n’a pas été autorisé à sortir de sa minuscule cellule pendant plus d’un an. Vladimir Kara-Mourza est actuellement détenu dans des conditions similaires. Je suis conscient que je pourrais moi aussi me retrouver dans une cellule de punition et je me prépare moralement à cette éventualité. La principale chose que les autorités exigent des prisonniers politiques est le silence. L’administration pose franchement une condition : si vous voulez éviter les mauvais traitements et passer vos années de prison tranquillement, taisez-vous et n’attirez pas l’attention du public sur vous. Si vous refusez de vous taire, votre situation derrière les barreaux se détériore progressivement.
Ici, c’est à chaque détenu de décider lui-même de son comportement. Mon choix est de rester une voix de la Russie libre et pacifique, une voix contre la guerre et la dictature, même en prison. C’est ainsi que je comprends ma responsabilité en tant que citoyen, homme politique et patriote. Je m’efforce consciemment de transformer mes procès en tribune politique et de parler des crimes de guerre du Kremlin lors des audiences. Mes comptes sur les réseaux sociaux continuent d’être mis à jour. Un livre antiguerre que j’ai écrit en détention a été publié. La presse continue de publier mes déclarations politiques, mes interviews et mes commentaires.
Vous sentez-vous en danger ?
Je sais que ma vie est entre les mains de Poutine et qu’elle est en danger. Mais quel que soit le sort qui me sera réservé, je veux préserver mon amour-propre face au danger et motiver par mon exemple mes compatriotes à résister à la tyrannie.
Ce n’est un secret pour personne qu’une nouvelle affaire pénale est déjà en préparation à mon encontre. Immédiatement après mon arrestation, le gouvernement m’a inscrit dans le « registre des agents étrangers ». Il s’agit d’une liste de personnes (près de 900 citoyens y figurent aujourd’hui) que les autorités ont déclarées ennemies de l’Etat, les privant de leurs droits constitutionnels et les plaçant sous un contrôle spécial. Entre autres, les « agents étrangers » sont obligés de commencer tout discours public en mentionnant leur statut, et les textes et commentaires dans les médias et les réseaux sociaux doivent être marqués d’une mention correspondante. Cette pratique humiliante rappelle de manière évidente le décret de Hitler obligeant les juifs à porter une étoile jaune. Je n’ai pas l’intention de me soumettre à des pratiques fascistes, j’ai donc refusé de me reconnaître comme « agent étranger » et je ne marque rien. Le tribunal m’a déjà infligé une amende en décembre et examine actuellement une deuxième affaire administrative du même type. En vertu de la loi de Poutine, dès que la deuxième amende sera imposée, les enquêteurs auront la possibilité légale d’engager des poursuites pénales contre moi pour « infraction à mes devoirs en tant qu’agent étranger ». Cela pourrait probablement se produire dès le printemps.
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Comment allez-vous, physiquement et psychologiquement, dans de telles conditions ?
Ma santé est aussi bonne qu’elle peut l’être en détention. Après le déclenchement de la guerre et l’adoption de lois strictes sur la censure militaire, il est devenu évident que moi et d’autres opposants allions probablement être emprisonnés. Je m’y étais préparé et j’avais réalisé des examens en prévision dans une clinique. J’avais fait soigner d’anciennes maladies et réalisé un bilan dentaire. En vingt mois d’emprisonnement, mon organisme n’a pas failli. J’essaie de surveiller de près ma santé, mon état mental et mon état physique. Je n’ai pas besoin de prendre de médicaments, je ne souffre pas de maladies chroniques, je suis dans un état émotionnel stable. Et je n’ai certainement pas de tendances suicidaires. Je tiens à le souligner, d’autant plus que je suis conscient des risques que je cours derrière les barreaux.
Vous parvenez à avoir des visites ?
Mes avocats me rendent visite en règle générale deux fois par semaine. Il y a une caméra vidéo dans la pièce où nous nous retrouvons et toutes nos conversations sont évidemment enregistrées. Mais leur accès à la prison n’est pas bloqué, ils sont libres d’entrer dans le camp, et cela m’aide beaucoup. Nous pouvons échanger des informations et ils me tiennent au courant des principaux événements du monde. Psychologiquement, bien sûr, ils me soutiennent également, même s’ils ne sont pas eux-mêmes en sécurité. Rappelons qu’à l’automne, trois des avocats de Navalny ont été arrêtés et sont toujours détenus dans une prison de Moscou.
Concernant les visites de ma famille, elles sont limitées en raison de mon statut de détention « stricte ». Mes parents n’ont été autorisés à me rendre visite qu’une seule fois cette année. La prochaine visite est prévue pour la fin du mois de mai. A condition que le régime de mon séjour dans le camp n’ait pas été encore durci d’ici là.
Comment avez-vous appris le décès d’Alexeï Navalny le 16 février ?
Deux jours après la mort de Navalny, l’un des gardiens de la prison m’en a informé. Il m’a dit qu’il l’avait lu sur Internet, mais il n’en connaissait pas les détails. Pour être honnête, je n’ai pas pris ses paroles au sérieux car ce n’était pas la première fois que de telles informations étaient diffusées. Les poubelles médiatiques du Kremlin ont « enterré » Alexeï plus d’une fois. Par exemple, des canaux Telegram anonymes l’ont colporté peu avant le Nouvel An, quand Navalny a été transféré et qu’on n’a pas donné de nouvelles de lui pendant deux semaines. Cette fois encore, j’espérais qu’il s’agissait des rumeurs habituelles. Mais j’ai reçu lundi la visite d’un avocat qui m’a confirmé la mort de Navalny. Cela m’a littéralement assommé.
Je ne le cache pas : je suis amer et blessé, je vis difficilement la perte de mon ami. Des sentiments similaires à ceux que j’ai éprouvés après l’assassinat de Boris Nemtsov en 2015. Mais, à l’époque, j’étais libre et j’avais des proches à mes côtés. Maintenant, il n’y a que des prisonniers, des barreaux et une clôture de barbelés autour de moi.
Néanmoins, je me suis ressaisi et ne me laisse pas glisser vers un état dépressif. Je sais que je dois m’accrocher, continuer à me battre et ne pas abandonner.
A quel espoir vous accrochez-vous ?
L’espoir est tout ce que j’ai. Je crois en mon pays, je crois en mon peuple et en un avenir décent. Je sais que notre société n’est pas du tout agressive et obscurantiste comme le prétendent les autorités, qu’il y a ici des millions de personnes bienveillantes et bonnes qui méritent un meilleur sort.
Poutine veut faire de la Russie un cimetière de l’espoir. En tuant Navalny, il a tenté de tuer l’espoir d’une alternative pacifique, d’un pays libre et heureux. Mais l’espoir est vivant tant qu’il existe au moins une personne qui le garde dans son cœur. Cela signifie que la bataille pour l’avenir n’est pas terminée et que nous avons encore une chance.
