En visite express à Rabat, le ministre français des affaires étrangères a reconnu la dimension « existentielle » que revêt le territoire sahraoui pour le Maroc, sans entériner la revendication de souveraineté du royaume chérifien.
Por Alexandre Aublanc publicado en Le Monde el 27 de febrero de 2024
C’est sous la pluie que s’est poursuivi, à Rabat, le lent réchauffement des relations franco-marocaines. Arrivé la veille pour sa première visite dans un pays du Maghreb, le ministre des affaires étrangères français, Stéphane Séjourné, a échangé lundi 26 février au matin avec son homologue marocain, Nasser Bourita, avant que les deux ne s’expriment lors d’un point de presse conjoint. Cela faisait plus d’un an que les diplomaties française et marocaine ne s’étaient pas livrées à l’exercice, le dernier en date remontant à décembre 2022, quand Catherine Colonna occupait le Quai d’Orsay.
Bien qu’il symbolise la réconciliation en cours entre Paris et Rabat – à la suite du déjeuner qui a réuni Brigitte Macron et les trois sœurs du roi Mohammed VI à l’Elysée le 19 février –, le déplacement de M. Séjourné a quelque peu déçu les commentateurs marocains, qui espéraient des annonces concrètes, notamment au sujet de la position française dans le dossier du Sahara occidental. Après que l’ambassadeur français dans le royaume a souligné il y a plusieurs jours le besoin de « clarifier ce sujet », un engagement de la France plus favorable au Maroc était pressenti, le groupe d’amitié Maroc-France à Rabat qualifiant cette avancée de « nécessaire » pour que Paris conserve son statut de partenaire privilégié.
Mais le pas en avant n’a pas eu lieu. S’il a indiqué en avoir parlé avec M. Bourita, le ministre français des affaires étrangères s’est borné à souligner que « le Maroc peut compter sur le soutien clair et constant de la France » au plan d’autonomie proposé par Rabat en 2007. Un simple rappel de la ligne politique défendue par la diplomatie française depuis plus de quinze ans.
Question sensible pour Rabat
Sans introduire un changement significatif sur le fond, les déclarations du ministre français n’en sont pas moins nouvelles sur la forme. Elles marquent une évolution des éléments de langage empruntés par le Quai d’Orsay au sujet du Sahara occidental. « La France le sait, a affirmé M. Séjourné, la question du Sahara est existentielle pour le Maroc. » C’est la première fois qu’un ministre français des affaires étrangères reconnaît publiquement la très forte sensibilité du lien qui unit le royaume au devenir de ce territoire en litige, où s’opposent depuis 1975 le Maroc et les indépendantistes du Front Polisario, soutenus par l’Algérie. « Nous l’avons dit et je le redis aujourd’hui peut-être avec plus de force : il est désormais temps d’avancer. J’y veillerai personnellement », a-t-il ajouté. Sa référence aux « dispositions du Conseil de sécurité des Nations unies » – qui continuent de prévoir l’« autodétermination du peuple du Sahara occidental » – a toutefois borné la marge de manœuvre que revendique la France sur le sujet.
Au Sahara occidental, M. Séjourné a également dit souhaiter que la France s’implique sur le terrain aux côtés du Maroc. « Nous accompagnerons le développement de cette région en appui des efforts marocains », a-t-il précisé. Le propos va dans le sens de Rabat, qui table sur un engagement économique de la France dans la région, mais l’entourage du ministre français n’a pas détaillé les contours de cette coopération. « C’est habile, car sans aller vers une reconnaissance de la souveraineté marocaine au Sahara occidental, la France fait tout pour ne plus ostraciser ce territoire », note un ancien diplomate en poste à Rabat, qui rappelle que les déplacements des fonctionnaires du Quai d’Orsay sont toujours strictement limités au Sahara occidental.
Renouveau de la relation entre les deux pays
Parmi les secteurs économiques dans lesquels la France pourrait s’impliquer, M. Séjourné a cité les énergies renouvelables, le tourisme et « l’économie bleue liée aux ressources aquatiques ». Une implication française dans ce domaine pourrait cependant être conditionnée par une décision de la Cour de justice de l’Union européenne, qui doit statuer cet été sur un arrêt du tribunal de Luxembourg. Ce dernier a « annulé » en 2021 deux accords commerciaux euro-marocains sur l’agriculture et la pêche au motif qu’ils ont ignoré le « consentement du peuple du Sahara occidental ». La Commission européenne et le Conseil européen ont contesté cette annulation.
Le renouveau tant affiché ces derniers mois par la France peine néanmoins à prendre corps. Tous les points abordés par M. Séjourné lors de son intervention, de la projection commune « pour les trente prochaines années » à la coopération autour des défis globaux (changement climatique, transition énergétique, sécurité alimentaire) en passant par la volonté d’agir ensemble, notamment sur « le terrain africain », avaient déjà été évoqués il y a plus d’un an par sa prédécesseure au Quai d’Orsay. M. Bourita s’est d’ailleurs gardé de commenter les propos tenus par M. Séjourné au sujet du Sahara occidental, ce qui laisse entendre que Rabat attend davantage de Paris avant de réagir officiellement.
Si elles ont été « estampillées », selon une source diplomatique, par le président Emmanuel Macron, les déclarations de M. Séjourné ne suffiront pas « à créer les conditions d’une refondation du partenariat entre le Maroc et la France », note-t-on côté marocain. Des visites ministérielles ont beau être programmées dans les semaines à venir, dont celles de la ministre de la culture, Rachida Dati, et du ministre de l’économie, Bruno Le Maire, l’avenir du couple franco-marocain reste encore tributaire d’un déplacement au Maroc du chef de l’Etat, dont il n’a pas été dit un mot.
